Par : Jacqueline Pelletier, membre de REA et membre du CA de la Coopérative funéraire d’Ottawa

La bienveillance n’a pas de limites

L’homme ne parlait pas. Seul à sa table, à l’écart des autres participant.es, il écoutait intensément – ça se voyait. Soixantaine avancée, manteau et casque malgré la chaleur, il fixait la présentatrice mais pas un mot, pas une larme, silence radio. Offerte par la Coopérative funéraire d’Ottawa, la discussion portait sur le deuil. Perte récente d’un conjoint, décès d’un enfant atteint du cancer, incapacité d’assumer la solitude…tout y passait, détresse face à l’inconnu…Mais lui, pourquoi était-il là? Quel secret restait tapi dans sa parole retenue?

Soudain, à la toute fin, voilà que l’homme lève timidement la main, toussote, hésite et d’une voix presqu’imperceptible, déclare: « Je n’ai pas osé parler car le chagrin qui m’a poussé à m’inscrire à cette rencontre n’est pas comme les vôtres. Vous voyez, il y a deux semaines, j’ai perdu mon chien, mon compagnon depuis 15 ans, mon confident, mon ami, le seul. J’ai dû le faire euthanasier et depuis, la culpabilité me ronge le coeur, l’âme, le corps. Je suis ravagé par la tristesse. Je ne vois pas comment je parviendrai à combler le vide qu’il a laissé dans ma vie.

La rencontre s’est poursuivie quelques minutes, avec des expressions de sympathie, sincères mais un tantinet maladroites, des mots de soutien, de tristesse partagée, de confirmation de sa douleur compréhensible et bien réelle. Puis, nous nous sommes quittés à l’heure prévue puisqu’il le fallait.

Oui mais…Il n’y a pas d’heure prévue pour la guérison, pas de date au calendrier. Il n’y a pas de pilule pour contrer la solitude, ni pour effacer le sentiment de honte qu’éprouve la personne dont le chagrin semble démesuré à côté de celui d’un veuf qui vient de perdre l’être cher et qui ne sait trop comment exprimer ses émotions. Son chien est mort, pour vrai! Et maintenant, il est seul. La maison est vide, le silence intolérable.

On l’a lu ou entendu: la pandémie a poussé des milliers de gens à se procurer un animal de compagnie. Dès avril, les refuges pour animaux ont constaté une augmentation importante de clientèle avide de se procurer petite ou grosse bête, exotique ou « Heinz 57 », de quoi se sentir aimé, accompagné, occupé et désiré. Un être qui a besoin de nous, qui offre son regard attendrissant et ses éclats de joie comme ça, tout bonnement, sans question ni jugement. Toutes et tous, nous avons plus que jamais éprouvé ce besoin de présence en chair et en os. Pour certaines, quelques rencontres virtuelles avec les amies chères suffisent, pour d’autres, c’est un animal qui viendra combler le besoin. Moins d’abandon de chats et chiens, plus d’adoption écrivait-on en août dernier.

Alors imaginez la catastrophe pour ceux et celles qui ont dû faire leurs adieux à leur fidèle et adorable pitou des 8, 12, 16 dernières années! Ouais…pitou ou python ou minou ou moineau ou gerbille…le deuil frappe dur. Vous ne comprenez pas trop? Moi non plus je ne comprenais pas trop jusqu’à ce que cet homme, ni vu ni connu, croise mon chemin.

Une collègue racontait que personne n’a vécu avec elle aussi longtemps que son chien. César a essuyé avec elle les larmes du divorce. Il a pleuré avec elle la mort de son père, puis, de sa mère tout comme le départ des enfants pour l’université. Plus récemment, c’est bel et bien son approbation qu’un nouvel ami a dû gagner avant de devenir le nouveau conjoint! Ce récit, elle l’a raconté avec grande émotion le jour du premier anniversaire du décès de César. Un an…et la tristesse persistait. Voilà, j’ai compris. Douleur, deuil, le vide intolérable qui persiste…, c’est réel lorsque meurt son animal de compagnie.

Comment soutenir la personne affligée? Comme s’il s’agissait du décès d’un être humain? Oui, puisqu’elle souffre! Vous craignez comme moi d’être maladroite…de manquer de sincérité? Tenons-en à la simplicité. Bienveillance, écoute, empathie, ouverture à l’autre, sincérité…c’est tout. Et sans doute la personne attristée n’en demande-t-elle pas plus.

Nous les humains, avons la capacité de réfléchir à nos volontés de fin de vie et de les partager. Nos compagnons animaliers eux, non. Sans le savoir, ils nous confient les décisions à prendre: hospitalisation? Intervention coûteuse sans garantie de guérison? Euthanasie et si oui, à la clinique ou dans son salon en présence des enfants? Ouf…

Ne laissons pas nos proches vivre ces moments dans la solitude. Aidons-les à se remémorer les joies et les défis, les manigances et les surprises – la vie de l’animal disparu! Laissons-les parler, pleurer, rire, rager…accueillons-les et reconnaissons que même si nous ne comprenons pas tout à fait, ce n’est pas de soi qu’il s’agit mais bien de l’autre, l’ami, la dame âgée, le veuf…la personne qui souffre, qui a le cœur brisé.

Et si c’était vous? C’est peut-être vous! Parlons-en.

[Jacqueline Pelletier, projet « Parlons-en » de la Coopérative funéraire d’Ottawa Avec l’appui de Ottawa ville bilingue /ACFO/Patrimoine Canadien, le Centre d’excellence artistique de l’Ontario et Rogers Ottawa.]

 

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